Chapitre 35

Ce qu’il restera de nous

 

Neptune tira Jace d’un sommeil sans rêves. Entortillé dans les draps du lit, il grogna et se retourna. Fergus se glissa sous la couette, lui mordilla les pieds, se mit à miauler.

La réalité s’immisça trop vite dans la brume de son inconscient.

Bree n’était plus là.

Il ouvrit les yeux et affronta les prunelles larmoyantes du Barghest, celles égarées du chat. Bree les avait laissés orphelins, tous les trois.

Non, elle n’aurait jamais pu. Elle allait revenir, il en était certain. Elle n’était pas morte. Elle était juste… perdue.

Jace prit une grande bouffée d’air et repoussa les draps. Il grimaça en posant les pieds sur le sol gelé et se précipita vers son pantalon et son pull abandonnés en travers d’une chaise. Il se rappelait à peine les avoir posés là.

Ses souvenirs de la veille étaient flous. Après avoir dormi une bonne partie de la journée, Masaharu et lui avaient tenu à s’occuper personnellement du Ministre Gailman. Jace avait pensé que ça le soulagerait, mais non. Savoir Tomàs mort ne lui avait apporté qu’un grand vide.

Un de plus.

Un coup discret à la porte lui fit tourner la tête. Sa mère se tenait sur le seuil, les yeux gonflés, une tasse de café dans chaque main.

– Tu es déjà debout ?

– Neptune m’a réveillé, répondit Jace en haussant les épaules.

Il attrapa la tasse qu’elle lui tendait et s’assit sur le lit. Nakoma ne tarda pas à le rejoindre et caressa distraitement Fergus, venu chercher des câlins.

– Je me disais que, peut-être, nous pourrions parler.

Jace crispa la mâchoire et pâlit.

– Je n’ai rien à dire.

– Mon chéri, je sais que tu souffres. Mais ce silence… il finira par t’empoisonner. Nous devons discuter de tout ça, Bree n’aurait jamais voulu…

– Arrête, s’il te plaît. Arrête de parler de Bree comme si elle était morte.

Nakoma posa son breuvage sur la table de nuit et s’agenouilla devant son fils. Jace tenta de ne pas croiser son regard bordé de larmes, sa lèvre tremblante, son air désolé.

– Mon cœur… Bree ne reviendra pas, elle est…

– Ça suffit ! hurla Jace.

Il se leva brusquement et s’approcha de la fenêtre, déposa sa tasse sur le rebord sans y avoir touché. Dehors, les rebelles survivants s’agitaient dans le jardin. Les tentes se démontaient une par une et, plus loin, d’autres s’occupaient de creuser des trous. La vue de Jace se brouilla.

– Nous allons faire une cérémonie en la mémoire d’Alisdair. Les Italiens ont ramené Pietra chez eux ce matin. Masaharu aimerait en faire une aussi pour Bree.

– Non, je ne veux pas.

– Je sais combien c’est difficile, mon chéri, mais si tu ne lui dis pas au revoir, tu t’en voudras toute ta vie.

– Elle n’est pas morte.

Derrière lui, il entendit sa mère étouffer un sanglot.

– Sers-toi de ton pouvoir, si tu as un doute…

– Non, cracha-t-il. Je ne veux pas voir…

Sa voix se brisa et une larme coula sur sa joue. Il l’essuya aussitôt, bomba le torse et reprit.

– Je ne veux pas vivre dans un monde où il n’y a aucun espoir que je la revoie un jour. Laisse-moi, maman. Laisse-moi espérer, c’est tout ce que je demande. 

Plus que jamais, il aspirait à être seul. La compagnie de Neptune et celle de Fergus étaient les seules qu’il voulait bien tolérer. Eux au moins comprenaient. Eux ne cesseraient jamais de guetter son retour.

– C’est ton droit, sanglota Nakoma. Mais d’autres personnes aimaient Bree. L’aimeront jusqu’à leur dernier souffle. Tu ne peux pas les empêcher de vouloir…

– Qu’ils fassent leur cérémonie. Je serai là. Mais je refuse d’y participer.

Nakoma acquiesça, fit mine de s’approcher, mais s’abstint au dernier moment. Elle réalisa douloureusement que son fils était hors d’atteinte. Le temps ferait son œuvre et apaiserait sa douleur. Du moins l’espérait-elle.

– Je vais t’attendre en bas.

Il ne répondit pas, suivant les lignes du tatouage sur sa main. Une fois certain qu’il fut seul, il se détourna de la fenêtre et ouvrit le placard de la chambre.

Sa tenue de Handfast était toujours là, rangée sur un portant, tout comme celle de Bree. Il remarqua pourtant l’absence du tartan McCullen qu’elle portait le jour de la cérémonie, puis il se rappela qu’elle l’avait mis pour le combat. Sa gorge se serra : Bree n’avait presque rien laissé derrière elle. Résigné, il attrapa son propre tartan et l’enfila en bandoulière avant de le fixer avec la broche du clan McCullen.

À ses pieds, Neptune lui lança un regard larmoyant et frotta sa tête contre ses jambes. Jace se pencha pour passer une main entre ses deux oreilles et souffla :

– Allons-y.

 

Neige et cornemuse.

Les deux se mêlaient dans l’air avec la poésie de l’imprévu. Nakoma à son bras, Jace s’avança parmi le campement à moitié défait et les rebelles survivants mis en rangs. Il évita de croiser leurs regards empreints de pitié. C’étaient les mêmes qui, quelques jours plus tôt, l’avaient félicité pour son Handfast avec Bree. Désormais, tout le monde le traitait comme un veuf.

Ils arrivèrent bientôt près d’un autel fait de lianes et de feuilles façonné par Baba qui se tenait un peu à l’écart. Autour, Charlotte, Eileen et Masaharu attendaient devant deux cercueils. Ils semblaient être faits de la même matière que l’autel. Celui de droite, plus grand que l’autre, contenait le corps d’Alisdair, figé dans son repos éternel. L’autre était désespérément vide.

– Jace.

Les bras de Charlotte se refermèrent sur lui et il dut faire appel à toute sa force pour ne pas craquer. La Française était la seule à pouvoir comprendre sa douleur. Derrière elle, il croisa le regard de Masaharu, troublé par les larmes, et celui d’Eileen, perdu. Même Baba semblait avoir pleuré et se frottait les yeux toutes les cinq secondes.

– Nous t’attendions pour commencer, murmura Charlotte.

Il hocha la tête, incapable de prononcer le moindre mot. Neptune couina et trottina pour se placer entre les deux cercueils. Jace se mordit la lèvre. De sa vie, il n’avait jamais rien vu d’aussi déchirant.

Derrière eux, les rebelles s’étaient rassemblés. En se retournant, Jace aperçut les visages de Phil, resté au manoir durant le combat, ainsi que ceux de Quill et d’Athéna. Quill avait été blessé et tenait son bras en écharpe et, derrière les lunettes fumées de la Gorgone, Jace devina des yeux rougis.

Tout le monde pleure, Bree, pensa-t-il. Maintenant serait le moment idéal pour surgir d’entre les arbres et montrer que tu n’es pas morte.

Il tourna la tête vers la lisière des bois, le cœur gonflé d’espoir. Mais rien.

– Mes chers amis, commença Charlotte. J’aurais aimé que cette guerre se termine autrement. Que notre victoire soit moins teintée d’amertume, moins tachée par le deuil. Mais, aujourd’hui, il est de notre devoir d’honorer la mémoire de ceux qui ont donné leur vie pour que nous puissions vivre la nôtre. Alisdair Brodie…

Jace ferma les yeux, serra les poings.

– Et Bree McCullen.

Froid. Douleur. Nakoma glissa de nouveau son bras sous celui de son fils et l’agrippa de toutes ses forces.

– Leurs noms s’ajoutent à tous ceux tombés au combat, poursuivit la Française. Alisdair et Bree nous laissent démunis, perdus. Ils étaient la flamme de cette rébellion. Flamme qui, aujourd’hui, s’éteint avec eux.

« Il y a quelques mois, nous faisions aussi nos adieux à Keegan O’Ryan. À ses funérailles, Alisdair nous a partagé le souvenir de leur première rencontre. J’aimerais m’en inspirer, aujourd’hui, et vous raconter la première fois que mon chemin a croisé celui d’Alisdair Brodie. »

La voix de Charlotte emplissait le silence avec une force et une volonté incroyables. Malgré la douleur sur ses traits, elle ne trembla pas une seule fois.

– Le jour où j’ai rencontré Alisdair, je n’étais encore qu’une jeune recrue à la BPCM française. Il avait un rendez-vous avec mon supérieur et mon rôle à moi, c’était d’apporter les cafés. Quand il a croisé mon regard, il a refusé que je le serve. Avait-il reconnu la Bête du Gévaudan en moi ? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’il a dit que mon poste était une honte, qu’une femme aussi puissante et féroce que moi ne devrait jamais se rabaisser à servir un bureaucrate.

À côté d’elle, Masaharu sourit et Jace s’autorisa à étirer ses lèvres. Alisdair semblait avoir toujours été ainsi. Têtu, honnête, bourru. Tout ce qui allait cruellement leur manquer.

– Mon patron est entré dans une colère noire, évidemment, continua Charlotte. Et moi, je ne savais pas où me mettre. Mais Alisdair n’a rien lâché et m’a dit que, si mon prédécesseur ne m’accordait pas une promotion sur-le-champ, il voulait bien m’engager à la BPCM écossaise.

« Je pense que nous savons tous ici à quel point Alisdair peut être terrifiant. Mon patron a dit oui et m’a élevée au rang d’agente de terrain. Lorsqu’il a pris sa retraite, il y a quelques années, c’est moi qu’il a nommée à la tête de la BPCM. Et, sans Alisdair, je me dis souvent que je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui.

« La force des héros est de façonner l’histoire, de reconnaître sur sa route des alliés puissants. Alisdair avait reconnu chacun d’entre nous. Et il est mort pour que nous soyons libres. »

Charlotte essuya une larme sur sa joue et se tourna vers Jace. Une chape de plomb s’abattit sur ses épaules et il secoua la tête.

– Je vais le faire.

Masaharu pressa son épaule et s’avança, jusqu’à se placer aux côtés de Charlotte.

– Bree était, sans aucun doute, de la même trempe qu’Alisdair, commença-t-il, la voix plus tremblante que celle de la Française. C’était mon amie. Ma meilleure amie, sans doute.

Jace aurait aimé disparaître six pieds sous terre, retourner près de la falaise et sauter à son tour pour rejoindre Bree. Mais Nakoma le tenait solidement et s’appuyait sur lui. Le poids de son chagrin, ajouté au sien, devenait trop lourd à supporter.

Masaharu sortit un petit papier de sa poche que l’Oracle reconnut comme un phoque en origami. Le Sorcier se pencha vers le cercueil vide et le déposa à l’intérieur.

– J’aime cette idée des premières fois. Mon premier souvenir de Bree, cela pourra peut-être vous surprendre, remonte à mon enfance. Mon père tenait encore la boutique, à l’époque, et Bree était sa plus fidèle cliente. Un matin…

– Je suis désolé, souffla Jace à sa mère.

Il adressa un regard d’excuse à Masaharu et se détourna, la poitrine secouée de sanglots. C’était plus qu’il ne pouvait en supporter.

Il courut pour s’éloigner le plus possible de l’assemblée, ignorant Nakoma qui l’appelait. Bientôt, les arbres le mirent à l’abri de la neige qui commençait à tomber à gros flocons. Essoufflé, il glissa le long d’un tronc, ramena ses jambes contre sa poitrine.

Et hurla.

 

La nuit des Highlands tomba sur le bois, comme une couverture qu’on aurait subitement abattue sur lui. Jace ne bougea pas, prostré, immobile. Il se fichait bien du froid, du temps, de tout.

– La cérémonie est finie, moy serdtse. Tu peux rentrer.

Il ne réagit pas aux paroles de Baba, pas plus qu’il ne redressa la tête lorsqu’elle s’installa à côté de lui.

– Si tu es venue pour me dire que Bree est dans ton royaume et que je suis stupide d’espérer, tu…

– Bree n’est pas dans mon royaume.

La flamme de l’espoir se raviva dans le cœur de Jace. Interdit, il pivota vers Baba qui dessinait des arabesques dans la neige.

– Alors, ça veut dire que…

– Je ne dis pas qu’elle est vivante, souffla-t-elle. Bree est une Selkie et, ce faisant, son âme appartient aux Abysses. Son au-delà est différent de celui que je connais.

– Oh…

Jace se renfrogna et se replongea dans ses pensées. Son doigt suivait toujours les contours de son tatouage, sur sa main droite. Au bout d’un long moment, il lâcha :

– Mon tatouage est toujours là. Il se serait effacé, non ? Si elle était morte.

– Tu es un Oracle, Jace. Il y a une façon très simple de répondre à ta question.

– Je ne veux pas voir…

Le murmure rauque mourut dans sa gorge. Baba soupira.

– Votre lien est plus fort que la mort. Il ne peut être rompu que par elle ou par toi. Si tu décidais de laisser passer cette année sans renoncer à Bree, alors ton tatouage demeurerait pour toujours sous ta peau. Aussi douloureux que cela puisse être d’attendre et d’espérer quelqu’un qui ne reviendra sans doute jamais.

Les paroles de Baba tourbillonnèrent en lui, s’ancrèrent dans sa chair. Attendre… N’était-ce pas ce que Bree avait fait avec sa peau ? Attendre et espérer.

À la lumière de la lune, il fit remuer ses doigts. Puis, il traça son nom et celui de Bree dans la neige. Le temps se chargerait de les effacer, mais ils resteraient gravés en lui.

– Ainsi soit-il.