Chapitre 36

Encore du temps

 

Jace traversa le manoir, Neptune et Fergus sur les talons. Ils ne le quittaient que rarement, comme si la solitude était une perspective trop douloureuse.

Il se figea en arrivant devant le bureau d’Alisdair. Il était étrange de savoir que le Demi-Géant ne se trouverait pas à l’intérieur. Son essence était partout sur les murs, des tableaux aux tentures en tartan qui s’étalaient un peu partout. Jace espérait que personne ne toucherait à la décoration du manoir.

Prenant une grande inspiration, il frappa à la porte, une lettre rose pastel coincée entre ses doigts.

– Entrez !

Il poussa le battant et découvrit Eileen, assise au bureau. La pauvre croulait sous une montagne de paperasse et deux gros cernes indiquaient qu’elle n’avait probablement pas dormi depuis des jours. Jace crut percevoir un couinement qui sortait d’un petit tiroir, qu’Eileen ferma brusquement avant de lever la tête vers lui.

– Ah, Jace ! Viens, assieds-toi.

Neptune le précéda et trottina jusqu’au bureau avant de coller son museau au sol en reniflant. L’Oracle avança et tira une chaise, la mâchoire crispée. Il ignorait encore s’il prenait la bonne décision. Mais la simple idée de retourner à sa vie d’avant, sans Bree, lui était insupportable.

– Que me vaut…

– Je suis venu te donner ma démission.

Sans plus de cérémonie, il déposa l’enveloppe rose sur le bureau et la fit glisser vers Eileen. La jeune femme arqua les sourcils et ignora le papier, préférant plonger son regard intense dans celui de Jace.

– Tu es sûr de toi ?

– Non. Mais tu vas avoir du travail. Je ne veux pas être un fardeau pour toi ou pour la BPCM.

Eileen soupira et se renversa sur son siège. Ses doigts tapotèrent le bureau et elle se mordit la lèvre, comme si elle cherchait les mots adéquats pour convaincre Jace de rester.

– Félicitations pour ta promotion, au fait.

Depuis la bataille de Culloden, un bazar sans précédent remuait le gouvernement magique. Plusieurs chefs de BPCM étaient morts sans désigner de successeur. Celui d’Alisdair aurait dû être Bree, tel qu’il l’avait noté dans ses vœux de fin de carrière. Finalement, c’était Charlotte qui avait pris les choses en main.

Elle avait désigné Eileen comme nouvelle cheffe de la BPCM d’Édimbourg. La Française était rentrée quelques jours plus tôt et était déjà en pourparlers avec les Gouvernements mortels. Un équilibre, même précaire, devait être trouvé.

Tout était à refaire.

– Merci, souffla Eileen. Même si je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est un cadeau empoisonné…

Elle désigna la montagne de paperasse sur le bureau et soupira une deuxième fois.

– Je n’arriverai pas à te faire changer d’avis, hein ?

– Je ne crois pas. Je sais que vous auriez tous besoin d’un Oracle en ce moment, mais… Je ne m’en sens pas capable.

Comme s’il sentait la détresse de son jeune maître, Neptune détourna son attention du bureau, posa sa tête sur les genoux de Jace et se laissa caresser.

– Je vais rester encore un peu ici, le temps de tout réorganiser, expliqua Eileen. Et puis, après tout ça, je crois que personne n’a envie de retourner au Q.G. Même si tu n’es plus un agent, tu auras toujours ta chambre, ici.

– C’est gentil, mais… J’ai besoin d’être seul.

Eileen hocha la tête et le silence s’étira entre eux. Elle se pencha pour décacheter l’enveloppe, parcourut du regard la lettre de démission de l’Oracle. Un autre papier se détacha du premier et elle fronça les sourcils.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Une liste.

L’Astronoma le déplia et lut les trois premiers noms.

– Je ne suis pas le dernier Oracle, annonça Jace. Il y en a d’autres, un peu partout. Je les ai trouvés, avant que…

Il s’interrompit et se racla la gorge pour se redonner contenance.

– Peut-être vous seront-ils plus utiles que moi.

Eileen redressa la tête vers Jace qui s’était relevé. Sans rien ajouter, il se dirigea vers la porte et posa sa main sur la poignée.

– Où vas-tu aller ? lui demanda-t-elle juste avant qu’il sorte.

L’Oracle haussa les épaules, comme si la réponse était évidente.

– Au nord.

 

Sac sur l’épaule, clés en main, Jace descendit les marches du perron du manoir sans un regard en arrière. Masaharu et Nakoma l’attendaient près de la Jeep et tous les deux avaient les yeux bordés de larmes. Le jeune homme se demanda comment ils parvenaient encore à pleurer.

Lui en était incapable.

Le matin même, il avait fait ses adieux à Baba. La Sorcière se plaisait au manoir et comptait y rester quelque temps. Eileen avait déjà promis que, lorsqu’elle en exprimerait l’envie, elle transporterait la porte n’importe où. Entre les deux femmes, le courant semblait passer, et Jace n’était pas certain que Baba quitte l’Écosse un jour…

– Tu es sûr que tu ne veux pas rentrer avec nous à Édimbourg ? demanda sa mère pour la centième fois en deux jours.

– Certain, maman.

Masaharu passa un bras autour des épaules de Nakoma qui se mit aussitôt à sangloter sur son t-shirt des Beatles.

– Je t’ai mis un sac de moineaux en origamis dans le coffre, indiqua le Sorcier. Ta mère t’a fait un sandwich pour la route, il est dans la boîte à gant.

– Merci.

Jace ouvrit la portière et déposa le sac contenant Fergus à l’intérieur. Le chat miaula en protestation, mais fut vite rassuré par Neptune qui monta à ses côtés sur la banquette arrière.

– Je viendrai te voir le mois prochain, annonça Nakoma. Quand tu seras bien installé.

– Hime et moi aimerions aussi te rendre visite. Quand tu seras prêt.

Jace hocha la tête. Il ignorait quoi répondre à tout ça. Son corps était là, mais son esprit était déjà ailleurs, sur la route.

Il n’avait plus rien à faire ici.

Il prit sa mère dans ses bras et la rassura. Oui, il lui enverrait un message dès qu’il serait arrivé. Non, il n’avait pas besoin qu’elle l’accompagne.

– Tu vas atrocement me manquer.

– Toi aussi, maman.

Quand vint le tour de Masaharu, le Sorcier se racla la gorge avant d’enlacer Jace à son tour.

– Prends bien soin de toi.

– Promis.

Il se détacha d’eux et contourna la voiture pour s’asseoir à la place du conducteur. Sans un regard dans son rétroviseur, il claqua la portière et tourna la clé.

Le moteur vrombit. Jace regretta aussitôt le toussotement familier de la Mini Cooper. Il boucla sa ceinture, jeta un œil sur le tableau de bord et sourit pour la première fois depuis des jours.

Une petite Hawaïenne dodelinait déjà des hanches et lui adressa un clin d’œil.

À l’arrière, Neptune aboya, comme s’il en avait déjà assez d’attendre.

– J’ai compris, ça va ! On y va !

Jace tourna le volant et s’engouffra sur le petit chemin qui menait hors de la propriété du manoir. Bientôt, il retrouverait la grande route, se perdrait peut-être.

Mais, au fond de lui, il savait qu’il se trouverait toujours un Feu Follet pour le mener jusqu’au manoir McCullen.

 

Il arriva un peu après la tombée de la nuit. Il gara la Jeep devant l’entrée et resta un moment assis derrière le volant, la gorge serrée.

Tout était comme Bree et lui l’avaient laissé. La carcasse de la Mini Cooper avait disparu, mais les lumières de la demeure étaient toutes allumées. De leur affrontement avec les Elfes Noirs, il ne restait rien. Il soupçonnait Eileen et Charlotte d’avoir envoyé une équipe faire le ménage.

Neptune aboya et Jace déboucla sa ceinture. Il sortit de la voiture, ouvrit au chien et attrapa le sac de Fergus. Puis, les pieds dans la neige, il s’avança vers la porte du manoir.

Les souvenirs l’assaillirent. Deux mois plus tôt, Bree et lui avaient franchi ensemble le seuil de la demeure. Désormais, il revenait seul et le cœur brisé. Pourtant, il entra sans frapper.

Tout était rangé. Le couloir avait été nettoyé et les torches luisaient sur les murs, dévoilant les tableaux des paysages des environs. Jace posa aussitôt Fergus sur le sol et dézippa le sac. Craintif, le chat rechigna à s’aventurer à l’extérieur, puis suivit finalement Neptune qui entamait le tour du propriétaire.

Jace soupira et se dirigea vers le salon. Le feu brûlait dans l’âtre et il prit seulement conscience qu’il grelottait de froid. Il allait s’approcher du foyer quand une voix retentit dans son dos :

– Je ne pensais pas que tu reviendrais.

Il se retourna. Le fantôme de Lachlann était avachi sur le sofa, la pipe au bec. Il semblait avoir abandonné son air colérique et adopté une posture plus mélancolique.

Au moins, songea Jace, il va coller à l’ambiance.

– J’avais promis à Bree.

Lachlann se redressa et acquiesça. D’un geste, il invita le jeune homme à prendre place dans un fauteuil.

– Des agents sont venus ici pour tout nettoyer. Les Elfes avaient fichu un sacré bazar. Ils m’ont dit ce qui était arrivé…

Au fond de lui, Jace en fut soulagé. Au moins, il n’aurait pas à raconter au Highlander comment il avait échoué à sa seule et unique mission.

Protéger la femme qu’il aimait.

– Morag ? croassa Jace.

– Les villageois se sont occupés d’elle. Elle est enterrée dans le jardin, à côté de moi.

Jace hocha la tête. C’était tout ce que Bree aurait voulu : une sépulture décente pour la Glaistig.

– Je sais que je ne suis pas un McCullen, lâcha l’Oracle. Mais Bree voulait que nous revenions ici, après tout ça. Et même si elle n’est pas là, je…

– Tu es un McCullen.

Le cœur de Jace fit un bond dans sa poitrine. Lachlann se leva, s’agenouilla devant lui, fit mine d’attraper la main tatouée de Jace. L’Oracle ne sentit qu’un vague courant d’air.

– Tu aimes Bree et Bree t’aime, peu importe où elle est aujourd’hui. Tu as tous les droits sur cette demeure. Considère qu’elle est tienne.

Le fantôme se redressa et se dirigea vers la fenêtre. Soudain, l’angoisse prit Jace à la gorge et il l’apostropha :

– Est-ce que ça veut dire que vous allez me laisser seul ?

Lachlann se retourna et sourit.

– Bien sûr que non ! Après tout, je dois encore t’apprendre à devenir un vrai Laird, pas vrai ?