Chapitre 37

Time after time

 

Un an.

Jace regarda par la fenêtre du manoir. La neige avait déjà commencé à recouvrir la chaussée d’un léger manteau blanc. Cet hiver, néanmoins, serait moins dur que le précédent, selon Lachlann.

Un an.

L’Oracle se détourna du paysage et se décida à enfiler ses chaussures. Il avait déjà trop traîné. La journée serait courte, aujourd’hui, la plus courte de l’année. Il n’avait pas une minute à perdre.

– Je ne te demande pas où tu vas, glissa Lachlann en se matérialisant à côté de lui.

Jace haussa les épaules. Cette question, en effet, était bien inutile. Sa destination était toujours la même.

Sandwood Bay.

Chaque jour, depuis qu’il était arrivé au manoir, il se levait et prenait le chemin de la plage. Il lui fallait presque deux heures pour aller jusque là-bas, deux heures pour revenir. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, rien ne pouvait l’empêcher de s’y rendre.

Jace se releva et attrapa son manteau.

– Ta mère arrive demain, pas vrai ?

– Ouais… Masaharu sera avec elle. Ils viennent passer Noël ici.

Nakoma avait insisté pour venir plus tôt, mais Jace l’avait convaincue qu’il préférait rester seul. Pour Yule, il ne voulait voir personne.

– Neptune ? Tu viens, c’est l’heure de la balade !

Le labrador surgit en courant dans le couloir et freina des quatre fers pour ne pas foncer dans la porte. Fergus, l’air encore endormi, trottinait derrière lui. Il jeta un coup d’œil à Jace, miaula, puis se coucha sur l’oreiller près de la fenêtre. L’Oracle le savait, il y resterait jusqu’à leur retour.

C’était leur routine un peu morbide, à tous les trois. Ils passaient leur vie à attendre.

Jace ouvrit la porte et sortit dans le froid, Neptune sur les talons.

Comme tous les jours depuis un an, il contourna le manoir pour trouver le chemin qui menait jusqu’à Sandwood Bay. Le sentier avait disparu sous la neige et était devenu glissant, mais Jace avait appris à ne plus glisser.

Bree n’était plus là pour le rattraper.

La randonnée était longue, mais il y trouvait une certaine forme de paix. Même lorsque sa mère était venue lui rendre visite, il n’avait pas manqué ce rendez-vous. Elle avait d’abord voulu l’accompagner, mais Charlotte, également en vacances au manoir, l’avait convaincue de laisser Jace seul.

Tout le monde était venu le voir à tour de rôle. En dehors d’Oldshoremore, la vie avait repris son cours. Jace ne s’intéressait que peu à ce qu’il se passait en ville et n’avait pas la moindre intention d’y retourner.

Son pouvoir, néanmoins, s’était développé de façon spectaculaire. Chaque jour, sur la plage de Sandwood Bay, il méditait pendant une heure et explorait les branches de l’avenir, en évitant toujours le sien. Il dessinait parfois des scènes incohérentes dont le sens lui échappait encore. Une ville sous terre, un vaisseau spatial avec une capitaine aux cheveux violets, des ruines sous-marines… Il gardait certaines œuvres et en déchirait d’autres à mesure que l’arbre des possibles s’affinait.

Il savait par Eileen que quelques autres Oracles avaient rejoint la Police Magique. D’ailleurs, l’Astronoma lui avait proposé de lui en amener un ou deux. Il hésitait encore à accepter ; il avait cru deviner l’espoir qu’Eileen portait en l’une d’entre eux, comme si une autre présence féminine pourrait gommer celle de Bree.

Jamais.

Devant lui, Neptune trottinait gaiement. Pendant de longues semaines, Jace avait cru que le Barghest finirait par disparaître. Pourtant, il était resté avec lui et Fergus. Même Lachlann avait fini par s’habituer aux aboiements intempestifs du labrador, qui réveillait parfois la maisonnée en pleine nuit pour courir après le Haggis sauvage.

Après une longue balade à travers les plateaux, ils arrivèrent enfin en vue de Sandwood Bay. Comme d’habitude, Neptune resta sur l’herbe recouverte de neige ; il ne posait jamais une patte sur la plage, comme s’il savait qu’il n’y avait pas sa place.

Jace continua seul. Il abandonna ses chaussures sur la baie et entra dans l’eau sans frissonner. Puis, il baissa le regard vers sa main, toujours recouverte de tatouages. Une larme roula sur sa joue pour s’éclater dans sa paume.

– Salut, Bree.

Il commençait toujours ainsi, sans savoir pourquoi. Il aimait croire que la Selkie pouvait l’entendre. Néanmoins, elle ne lui répondait jamais.

– Ça fait un an, aujourd’hui.

Le vent s’enroula autour de lui et déposa quelques flocons de neige sur la surface de l’eau.

– Baba avait dit que, si je ne renonçais pas à toi, nous serions liés pour toujours. Je n’ai pas renoncé, mon amour. Je ne renoncerai jamais.

Il releva la tête vers l’immensité bleue. Il espérait toujours qu’elle se déchire pour laisser apparaître la longue chevelure de la Selkie. Parfois, il croyait apercevoir un phoque nager au loin. Parfois encore, il sentait la présence de la Lady de Sandwood Bay, mais jamais Isobel n’avait osé se montrer.

Aujourd’hui, néanmoins, il se savait seul.

– Ils ne comprennent pas. Maman dit que je dois faire mon deuil. Je ne suis pas certain d’en être capable. J’aurai toujours un doute, tu vois…

Sa voix se brisa et il inspira. L’air iodé pénétra sa poitrine écrasée par le chagrin. Contrairement au célèbre dicton, le temps n’avait pas apaisé ses blessures.

Il doutait qu’il le fasse un jour.

– Tu vas trouver ça stupide, mais j’ai pensé… Même si tu n’es plus là, je voudrais renouveler mes vœux. Je n’étais pas vraiment préparé, la dernière fois.

Malgré les bourrasques qui soufflaient, l’horizon était étrangement calme. Le cœur au bord des lèvres, Jace continua :

– Je te promets mon amour éternel, au-delà de cette année passée sans toi. Je te promets de t’attendre, chaque jour où le soleil se lèvera. Même si le monde n’espère plus, moi j’espère encore, Bree. Et je te promets d’espérer jusqu’à mon dernier souffle.

Espérer. Voilà la seule chose qu’il était encore capable de faire.

Soudain, la mer s’agita. Les vagues se firent plus grandes et l’eau lui monta jusqu’aux genoux. Malgré le courant et les larmes qui lui brouillaient la vue, Jace tint bon. Il ferma les yeux pour se protéger des embruns, et lorsqu’il les rouvrit…

– Bree ?