Épilogue

Le chant des vagues

 

D’abord, le choc.

La mer se referme sur moi comme un étau glacé. Le courant violent me fait perdre toute notion de haut et de bas. Dans mon tourbillon, j’emporte Siobhan. Je vois son regard paniqué, la sens se débattre.

Mais je ne lâche rien. Si je la lâche, tout ceci sera vain. Si je la lâche…

Elle a peur de la mort. Je le vois dans ses yeux alors que l’eau s’infiltre dans ses poumons. Elle cherche son air, hoquète. Moi, j’expulse tout et la tire vers le fond.

Sous nos corps entremêlés, un gouffre. Un tourbillon infernal qui nous aspire. Je me laisse aller, Siobhan résiste. L’ironie de la situation ne m’échappe pas.

C’est moi qui l’ai sortie de la mer, il y a plus de deux cents ans. Et c’est moi qui l’y rapporte.

Aucune de nous deux n’aurait jamais dû en sortir.

Loin, très loin au-dessus de moi, je devine le cri de Jace. Il me déchire le cœur. Nos chemins n’étaient pas destinés à se croiser. J’espère qu’il comprendra, qu’il me pardonnera.

Une bulle. Siobhan ne s’agite plus. Nous plongeons toujours vers le fond. Son regard se fait vide. Je la serre davantage contre moi, espérant que son poids me fera tomber plus vite.

Des étoiles dansent devant mes yeux alors que l’eau s’invite en moi. Tout se mélange et je papillote. Sous mes paupières, un seul visage, un seul souvenir.

Celui de Jace.

Le gouffre se referme sur nous.

 

Un chant.

La mélodie me tire d’un profond sommeil. Pourtant, je ne me souviens pas m’être endormie.

Je suis toujours dans l’océan, mais le gouffre et Siobhan ont disparu. Je flotte, poids plume dans cet univers gigantesque qui menace de m’avaler tout entière. Et, face à moi, la silhouette d’un étalon courant au triple galop.

Keegan ?

Il tourne la tête vers moi et plonge son regard perçant dans le mien. J’ai déjà vu ces yeux, intimidants, irréels. Ce ne sont pas ceux de Keegan.

Ce sont ceux d’un dieu.

Je hoquète de stupeur, mais ne crache que de l’eau. La pression ne semble plus avoir aucun effet sur moi. Le cheval me contourne et se replace face à moi. Derrière lui, le chant se fait de plus en plus fort.

– Tu ne devrais pas être ici.

Sa voix résonne en moi, forte, grave. Je voudrais lui répondre, mais je suis privée de la mienne.

– Souhaites-tu réellement demeurer dans les Abysses, petite Selkie ?

Je fronce les sourcils. Les Abysses… Mes yeux se promènent sous moi ; ruines, épaves de bateaux, tout ce qui meurt dans l’océan semble terminer ici. C’est là que je devrais finir, moi aussi. Pourtant…

Je ne m’y sens pas à ma place.

– C’est parce que tu ne l’es pas. Pas encore.

Je relève la tête vers le cheval. Fait d’eau et d’algues, il semble de plus en plus immense à chaque seconde qui passe. Comme s’il grandissait avec le chant qui enfle autour de nous.

Je reconnais ces voix. Ce sont celles de mes sœurs. Ma poitrine gonfle, mon cœur menace de déborder à tout instant de ma poitrine. Tout mon être me pousse à les rejoindre, mais mon corps me rappelle que je n’en ai plus le droit.

Une Selkie sans peau n’est plus une Selkie.

– C’est là que tu as tort.

Le cheval fond sur moi et me renverse. Je tourbillonne, encore et encore. Et le chant m’emplit tout entière.

Sous mes yeux, ma main tatouée se transforme en nageoire. Mes cheveux me drapent pour me faire une peau. Mes pieds s’étalent, s’aplatissent, deviennent une queue. Mon esprit hurle de joie, ma poitrine se gonfle. Je nage pour me remettre droite et fiche mon regard dans celui du dieu.

– Une Selkie sera toujours une Selkie.

Joie. Bonheur. Incompréhension.

– Pourquoi ? formulé-je en pensée.

– Parce qu’il n’y a pas si longtemps, tu as jeté une pièce dans une fontaine et tu as fait un vœu. Tu te rappelles ?

Le souvenir m’assaille. Une journée ensoleillée, la main de Jace dans la mienne. Et une seule volonté.

Je souhaite vieillir à tes côtés.

Mon cœur s’emballe. Le cheval renâcle et son souffle glisse sur moi.

– Tu devrais te dépêcher, petite Selkie. Le temps ici s’écoule différemment. Plus tu attends, plus il te sera difficile de remonter.

Il lève les yeux et je l’imite. La surface semble loin, si loin. Le chant de mes sœurs gravite toujours autour de moi, comme si elles me suppliaient de les rejoindre.

– Je ne sais…

Je baisse la tête. Le cheval a disparu.

Au-dessus de moi, l’ombre des Selkies se profile. Je n’hésite pas une seule seconde. J’agite mes nageoires et je me rue sur elles.

Elles m’accueillent comme si nous ne nous étions jamais quittées. Dans leur regard, je lis la joie et l’allégresse. Nous crevons la surface ensemble, replongeons dans l’eau. Au loin, il me semble apercevoir une longue plage de sable blanc.

Va. Il t’attend.

Je me retourne. Mes sœurs se sont arrêtées de nager et m’observent en silence. Leur chant s’est tu.

Je les embrasse du regard. J’aimerais leur dire que j’hésite, que l’envie de rester avec elles est plus forte que celle de le rejoindre. Mais c’est faux, et nous le savons toutes.

Mon cœur n’appartient qu’à Jace.

Je me détourne et replonge pour aller plus vite. Je sais qu’il m’attend, quelque part. Le chant de mes sœurs a repris, il me guide. Je file sous la surface, me fige.

Dans l’eau, une silhouette fantomatique. La Lady de Sandwood Bay me sourit, m’ouvre la voie. Alors que je la dépasse, je me sens emportée par une vague. La voix de Jace me parvient.

– Salut, Bree. Ça fait un an, aujourd’hui.

Un an ? Non, je ne suis partie que quelques minutes, peut-être quelques heures ! L’avertissement du dieu me revient en mémoire.

Le temps ici s’écoule différemment.

Je reste sous l’eau. Je suis certaine qu’il ne m’a pas vue. Soudain, j’ai peur. Un an, c’est terriblement long. Voudra-t-il encore de moi ?

Patiente, je l’écoute. Sa voix me transporte, plus forte que n’importe quelle musique. Elle m’apaise, m’embaume d’amour. Je l’écoute renouveler ses vœux et mon cœur menace de galoper hors de ma poitrine.

Je souhaite vieillir à tes côtés.

Une vague me pousse vers lui, comme si l’océan lui-même me rendait à Jace.

Je me lève.

Hors de l’eau, ma peau tombe et mes cheveux se collent à mon corps. Je garde ma fourrure serrée contre moi.

Jace a fermé les yeux, éclaboussé par les embruns. Ma poitrine se serre : il a l’air si triste… Je voudrais gommer pour toujours cette année de sa mémoire, lui dire que…

– Bree ?

Nos regards se croisent. Dans le sien, l’allégresse et l’incrédulité se disputent le premier rôle. Peut-être croit-il qu’il rêve ? Le faire douter plus longtemps serait un supplice.

J’approche lentement de lui. Il reste statique, les genoux enfoncés dans l’océan. Ses lèvres sont toutes bleues.

– Cette fois, croassé-je, c’est moi qui n’ai pas préparé mes vœux.

Ma main se dresse et file vers sa joue. Elle porte toujours les tatouages de notre union. Ses yeux se bordent de larmes et j’essuie la première de la pulpe du doigt. Il tressaille.

– Mais je te promets que je ne sauterai plus jamais d’une falaise.

Un pâle sourire éclot sur sa bouche. Sa paume rejoint la mienne et il souffle :

– C’est toi… C’est vraiment toi…

J’acquiesce et viens frotter mon nez contre le sien. Je veux sentir son souffle chaud, son odeur, me laisser emporter par ses caresses.

– Comment… ?

Je souris.

– J’avais fait un vœu… Il a été exaucé.

Je guide sa main vers mon cœur, caché sous ma peau. Il tremble lorsque ses doigts entrent en contact avec ma fourrure. Dans ses yeux, je vois qu’il sent ce contact qui se crée, plus fort que le lien qui nous unissait jusqu’à présent.

Un lien indéfectible.

– Je ne suis plus immortelle, murmuré-je.

Cette vérité emplit tout mon corps. Elle accompagne mon amour pour Jace d’une unique certitude.

– Ceci t’appartient, désormais, lui dis-je en lui offrant ma peau. Elle t’a toujours appartenu.

Il l’attrape comme s’il s’agissait de la chose la plus précieuse au monde. Je frissonne alors qu’il la déplie et la passe sur mes épaules. Puis, il pose son front contre mon front et chuchote :

– Et si nous la gardions ensemble ?

J’acquiesce. Mes yeux débordent de larmes. Cette fois, c’est à son tour de les essuyer.

Ses lèvres fondent sur les miennes avec la même ardeur qu’autrefois. Plus fort que mille promesses, notre baiser scelle notre amour. Un amour sur lequel personne n’aurait parié.

Celui de Jace et de Bree.

D’un Oracle et d’une Selkie.